Je pense que ça fait 5 ou 6 fois que je recommence ce
billet, au cours des dernières semaines. Je ne sais pas très bien ce qui
m’empêche de le terminer à chaque fois, peut-être l’impression que le récit de
mon petit quotidien n’est pas assez excitant, peut-être que je suis trop
paresseuse. Mais cette fois, ça y est : je vous dis tout, ou presque.
Plus d’un mois déjà que j’enfonce timidement mes racines
dans le sol de Bath, tentant d’y recréer une sorte de chez-moi, une sécurité.
Et vous savez quoi? Je m’en sors pas trop mal! Bien sûr, c’était l’idée :
trouver un appartement, trouver un emploi, rencontrer des gens… mais de voir
tout ça prendre forme, comme les panneaux d’un décor que je n’avais jusqu’ici
qu’imaginé, s’élever sous mes yeux, c’est plutôt gratifiant!
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J’ai arrêté de me demander où j’étais à chaque fois que
j’ouvrais les yeux le matin. Je suis chez moi. Oui, c’est ici chez moi
maintenant. Avec Holly et Robin, mes deux adorables colocataires, nos bouffes
communes, nos parties de Scrabble, nos soirées cinéma. Avec une laveuse, et un
lave-vaisselle, et des fleurs dans des vases, et le piano. Le piano de Robin,
dont je savoure chaque note, ou à peu près. Avec beaucoup de dessert (car
c’était en spécial à l’épicerie), de vin, de thé sucré, beaucoup de rires et de
belles discussions, beaucoup de projets de sorties, d’escapades.
J’ai arrêté de m’inquiéter de comment je pourrais payer le
prochain loyer, ou celui d’après, car j’ai finalement trouvé un travail, après
plusieurs semaines de recherche. Bon, pas très British comme compagnie, mais je
suis vraiment en train de tomber sous le charme de L’Occitane en Provence, de
ses produits, de sa mission, et de mes si gentils collègues! Passé l’angoisse
du premier jour – mon dieu comment se peut-il que je sois en train de faire des
hand massages à des inconnues en leur jasant en anglais? – j’ai commencé à
prendre confiance et à vraiment apprécier l’expérience. Renouer avec le service
à la clientèle, les emballages, les étalages, les boites à charrier, les
commandes à défaire. Et avec le sourire! Mais ça me va, tout ça, vraiment. Et
puis c’est un contrat jusqu’à Noël, ce qui me permettra de prendre une petite
pause voyage en janvier, et puis je trouverai bien autre chose ensuite.
J’ai arrêté de m’excuser pour mon anglais. Bien sûr celui-ci
n’est toujours pas parfait, mais je me dis : les gens constatent bien que
j’ai un accent, ils sont bien capables de comprendre par eux-mêmes que ce n’est
pas ma langue première. Et à quoi bon vouloir me protéger des erreurs que je
ferai invariablement, en annonçant d’abord celles-ci? J’ai autorisé mes colocs
à me corriger, et je leur pose beaucoup de questions, la plupart n’ayant pas de
réponse simple. Quand utiliser begin plutôt que start? Ou respond plutôt que answer?
Aussi, j’ai commencé à lire en anglais, le tout premier Sherlock Holmes, pour
mon club de lecture (montréalais celui-là, auquel je tenterai d’assister via
skype). Je surligne tous les mots inconnus, dont je cherche ensuite la
traduction. Un bon exercice!
Et puis sinon?
Sinon, il y a ce cours de swing, que j’ai commencé à suivre tous
les mardis, où je connais désormais tous les visages à défaut de tous les noms.
Je fais un peu de yoga pratiquement tous les matins dans ma grande chambre
lumineuse, et je vais courir 3 fois par semaine, rentabilisant enfin le fait
d’avoir traîné mes souliers de course pendant presque deux mois! J’en profite
pour saluer les moutons à à peine 5 minutes de chez moi (je suis à 30 minutes à
pied du centre-ville de Bath).
Sinon, il y a ce charmant café que je fréquente assidument,
où l’on se souvient désormais de ma commande, et tous les autres qu’avec Holly
nous nous sommes donné pour mission de découvrir (avec une part de gâteau,
pourquoi pas?). Il y a cette soirée d’Halloween vintage et la tenue que j’y
arborerai, finalisée hier. Il y a cette coupe de cheveux qui fut une
bénédiction, après des semaines à ne plus me pouvoir.
Et puis il y a ces moments. Ces moments tellement pleins, où
j’ai peur de me casser de trop de bonheur. Juste de prendre conscience que je
suis là, que je me suis rendue jusqu’ici, par moi-même; que la lumière est
magnifique, que la ville est magnifique; que les gens sont si gentils, si
souriants, si polis; que le libraire me reconnaît, ou le gars du café, croisé
par hasard sur la rue : on me reconnaît sur la rue! J’appartiens, un peu,
à cette ville. J’y reçois du courrier, car j’ai maintenant une adresse
anglaise. Je suis en train de vivre la plus grande réalisation de ma vie
jusqu’ici. Et ça me ressemble.
Ce n’est pas un hasard si je suis à Bath, si j’ai choisi
Bath : vivante, mue par ses innombrables festivals, foires vintage,
antiquaires, théâtres, musées, cinémas, bars sympathiques, cafés, salons de
thé… Les prochaines pages de mon agenda sont de plus en plus remplies. Un
ballet contemporain ce jeudi avec deux collègues, une virée à Shrewsbury le
week-end prochain avec ma coloc, une journée de formation à Bristol la semaine
suivante, puis Bonfire Night, Wells Carnival, Bath on ice, et dans un futur pas
si lointain le marché de Noël qu’on me promet magnifique.
Je ne regrette pas une minute.