Malgré que l’écriture ait taillé sa place dans mon quotidien
depuis le début de l’aventure – quelques lignes, quelques pages chaque jour,
dans mon précieux carnet où je m’amuse à coller billets de train, de visites,
fleurs séchées et divers fragments du voyage -, il me semble déjà devoir faire
un suprême effort de synthèse pour vous écrire ici.
Je suis une vraie voyageuse cette fois, beaucoup plus que
lors de mon dernier billet, écrit à Brighton, où je n’avais alors que trimballé
mon gros sac du point A. Londres au point B. Brighton. Alors aujourd’hui, vous en aurez pour votre argent, je vous
raconte C. Bath; D. Wells; E. Bristol; F. Oxford. Et en prime, je vous écris en
direct d’un train en marche vers Liverpool, via Birmingham. Si c’est pas beau
l’aventure.
Mais avant tout, j’ai envie de vous partager un sentiment
qui m’a envahie il y a de cela deux matins, alors que je quittais mon hostel de
Bristol. J’y reviendrai bien sûr, mais je vous dis déjà que mon expérience de
Bristol a été très inégale, et que 4 jours, presque 5, c’était peut-être
beaucoup de jours à y passer, pour cette fois. Alors ce matin-là, mercredi, je
devais libérer la chambre à 11h, suite à quoi j’ai laissé mon sac à la
réception pour me promener plus librement dans la ville. J’ai mis les pieds
dehors, et j’ai pensé, spontanément, « Maître ». Qui joue aux cartes?
Je ne sais pas si cette habitude est vraiment répandue, mais au tarot, très
populaire auprès d’un certain groupe de mes amis, il y a cette petite manie de
se prononcer « maître » au cours d’une main. Ironiquement, ceci est généralement dit
à la blague, quand une petite carte a suffi à nous placer en avance par rapport
aux quelques autres qui ont joué avant nous, et il est à parier que notre carte
sera battue incessamment. Mais c’était un peu cela, ce moment à Bristol, un
petit moment, qui peut-être serait bientôt battu, mais qui là, maintenant,
suffisait à me faire sentir maître. De quoi? De la journée? Du voyage, de ma
vie peut-être? De la suite, assurément. J’étais maître de la suite, enchantée
de me remettre en mouvement, et confiante. Voilà. Maître de petits moments du
grand voyage.
Donc, Bath! J’ai eu un beau coup de cœur pour cette ville
fortement marquée par l’Histoire, très soignée, à l’architecture superbe. Les
Romains avaient érigé un temple autour de la source « divine » d’eau
chaude surgissant de la terre, et avaient fait de la ville une destination très
prisée pour ses bains – on partait de très loin pour venir la visiter, et prier
la déesse Sulis-Minerva. Les années ont passé, les Romains ont abandonné le
temple, mais Bath est demeurée très célèbre pour les vertus curatives de ses
eaux. Encore aujourd’hui, il est possible de profiter des thermes, en tout cas
si on en a les moyens! Pour ma part, je me suis contentée de visiter les ruines
romaines, où j’ai malgré tout trouvé mon compte.
Outre une délicieuse visite guidée avec Bob, j’ai
aussi pris le thé au Centre Jane Austen (qui a entre autres rédigé Persuasion à Bath), pratiquement en tête à tête avec Mr
Darcy, ouep! De Bath, où j’ai prolongé mon séjour d’une nuit expressément pour
cette petite expédition, j’ai pris le bus local – magnifique trajet bucolique –
pour Wells, toute petite ville reconnue pour sa grandiose cathédrale et le très
beau Bishop’s Palace (et ses jardins!) l’avoisinant. Mais le principal intérêt,
pour moi, résidait dans une sorte de petit pèlerinage dans la ville où mon amie
Angela a séjourné pendant quelque 9 mois l’année dernière. Ayant pu échanger
quelques messages avec elle pendant que j’étais à Wells, j’ignore pour laquelle
de nous deux c’était le plus étrange de vivre l’inversion des rôles.
Après Londres, Brighton et Bath, toutes touristiques à
divers degrés, il m’a semblé enfin toucher, ou sentir, ou frôler, l’authentique
Angleterre. Et puis, si c’est pas beau la vie, je m’y suis sentie très bien.
Vient ensuite Bristol. Je vous explique ce qui a motivé mon
choix d’y rester 4 nuits. À l’origine, j’en prévoyais 3, car j’avais entendu
beaucoup de bien de Bristol : culturelle, hétéroclite, vivante, et
j’envisageais déjà cette ville comme un potentiel endroit où m’installer pour
l’année. En réservant mon hostel, surprise : la quatrième nuit était
gratuite. C’est tout. On le sait, j’ai tout le temps devant moi, ou à peu près,
alors je n’allais simplement pas cracher sur l’offre. Mais cette latitude que
j’avais à Bristol, en partie attribuable à cette fatidique 4e
journée, m’a quelque peu rendue paresseuse. Je me disais j’ai le temps, j’irai
visiter demain, aujourd’hui je vais simplement rester dans ce quartier et faire
la sieste dans un parc.
Note : le samedi de mon arrivée était mon anniversaire.
Résolue à ne pas passer ma soirée toute seule, je suis entrée dans un pub, ai
commandé une bière, fait le tour du bar, et me suis invitée à une table de gars
qui me semblaient sympathiques. Eh oui, j’ai fait ça, moi. Ça me surprend
aussi, et puis non. Le voyage sera pénible si je le passe dans mon coin. Bref,
j’ai très bien célébré mon anniversaire disons, et le lendemain était
incidemment une journée de sieste dans un parc. Et de « cup of tea and a
bacon sandwich » prononcé avec mon meilleur accent british qu’on m’avait
fait pratiquer la veille. Meilleur remède pour les lendemains de veille,
semble-t-il.
Ce qui a aussi joué contre Bristol, c’est le lundi. Si à la
base les lundis sont déprimants dans la vie, je pense qu’ils le sont encore
plus en Angleterre; beaucoup d’endroits sont fermés, il y a peu de choses à
faire. Mais en plus plus plus, il pleuvait et il faisait froid! Oui, froid!
Depuis, il s’est remis à faire plus doux, près de 20 degrés, mais j’ai vécu
plusieurs journées froides la semaine dernière, me faisant rêver d’un
appartement à moi et d’un bain moussant. Mais j’étais condamnée (!) à errer
dans la ville, sous la pluie froide de ce lundi gris déprimant. Qui plus est,
j’explorais un quartier qui ne m’a pas trop plu, peut-être parce que c’était un
mauvais jour, qui sait. Je me disais : vraiment, je voudrais vivre ici? Ce
n’est pas franchement beau, et franchement pas agréable pour le moment.
Mais, mais. J’ai à la fois beaucoup aimé Bristol. Pas un
coup de cœur instantané, comme vous êtes à même de le constater, mais un
potentiel bouillonnant d’activité, de promenades, de boutiques, de cafés, et,
j’ose dire, de beaux garçons. Quoi, ça compte, non?
Je vous mentionne ma visite très intéressante du SS Great
Britain, navire aux nombreuses vies qui a entre autres mené des milliers de
colons Anglais en Australie lors de la ruée vers l’or, et désormais préservé en
cale sèche pour empêcher sa détérioration; Harbourside Walk, une longue et
belle promenade sur le bord du canal, où des bateaux de toutes les couleurs
sont amarrés; Clifton village, vraiment charmant, où l’on trouve
l’impressionnant pont suspendu du même nom – que je n’ai osé traverser -,
Tobacco factory, un café/pub/théâtre où je me promets de retourner, le street
art (Banksy entre autres!), les Christmas steps, quelques volées de marches à
flanc de colline où les vieilles maisons, de part et d’autre des escaliers, ont
un petit quelque chose de vieillot/magique (Noël? Je n’ai pas su le lien.
Toutefois il y a aussi un marché de Saint-Nicholas, je soupçonne une trame
historique.) Aussi quelques musées d’art contemporain qu’il me faudra visiter à
mon retour – car à ce jour, Bristol me semble en effet la meilleure candidate à
une installation, disons, « semi-permanente ». J’ai par ailleurs
appliqué pour un petit poste, mais je n’ose trop vous en dire à ce sujet d’ici
à ce que j’en aie des nouvelles.
Ce qui nous mène à ce fameux mercredi matin
« maître », cette dernière balade dans Bristol par un chemin maintes
fois emprunté mais tout à coup beaucoup plus animé et chargé d’un petit quelque
chose de bien prometteur. En me prenant cette fois un peu d’avance pour
réserver la suite (rester 4 jours à un même endroit a ses bons côtés), j’avais
déniché un très bon prix pour un trajet d’autobus vers Oxford, qui ironiquement
repassait par Bath (ce qui ne m’apparaissait pas comme le chemin le plus
direct, mais ce n’était pas désagréable de repasser dans un endroit connu, de
reconnaître des rues, des bâtiments). Arrivée à Oxford passé 20 heures, je ne
me suis pas aventurée bien loin de mon hostel pour dénicher un petit quelque
chose à manger, et la découverte de la ville a dû attendre au lendemain.
Ça, c’était hier, et ALLO OXFORD que tu es majestueuse, et
magique, et que tu m’as fait une forte impression. Pour diverses raisons
logistiques, et peut-être aussi qu’il n’est pas plus mal de rester sur ma faim
pour quelques villes, je ne passais à Oxford qu’une journée complète (2 nuits)
mais j’ai eu la chance d’avoir une température franchement favorable, douce et
lumineuse. Je croyais jusqu’alors que la célèbre université se concentrait en
un campus peut-être un peu isolé du reste de la ville, mais non, la ville
elle-même est le campus, avec ici et là collèges, chapelles et bibliothèques se
surpassant les uns les autres.
Je rencontrais en début d’après-midi Rebekkah, jeune
Anglaise d’Oxford tellement gentille rencontrée à Bath, pour prendre un café.
Rédactrice en chef du journal étudiant de l’université de Surrey, finissante en
littérature anglaise, vous devinerez que nous avions quelques intérêts en
commun. Je dois dire que d’avoir rendez-vous avec quelqu’un, après des semaines
de solitude ou de rencontres plus ou moins forcées, était vraiment
réconfortant. C’est drôle, on ne réalise pas, ou on ne se le formule pas ainsi,
mais le rendez-vous est la base de notre vie sociale. C’est devenu tellement
normal de se rejoindre les uns les autres, qu’on en perd peut-être la
préciosité. En tout cas je peux vous dire : rejoindre Rebekkah, c’était
comme rejoindre une amie, et ça m’a fait grand bien. Nous nous sommes promis de
garder contact, j’espère que nos vies et nos volontés respectives le
permettront.
J’ai ensuite fait un petit tour guidé qui, malgré que ça me
semble toujours un brin ridicule vu de l’extérieur et malgré que je
m’impatiente toujours contre les gens qui trainent de la patte, m’apparaît
encore comme la meilleure façon de connaître une ville où l’on passe peu de
temps. Sillonner le décor qui a accueilli nombre d’intellectuels, de premiers
ministres, et par-dessus tout, en ce qui me concerne, de figures littéraires
comme Lewis Caroll, C.S. Lewis et Tolkien, c’est quand même quelque chose. Je
ne passerai pas sous silence que de voir quelques lieux de tournage de Harry
Potter ne m’a pas non plus laissée de marbre ;)
Un peu plus tard, attablée dans un café, à prendre mon
afternoon tea au bord d’une fenêtre donnant sur Christ Church, l’un des plus
célèbres collèges d’Oxford, je me suis dit : je n’ai personne à envier.
Vous savez, ce genre de moment « plein », autosuffisant? Je pense que
je partais en voyage en quête de ces moments, et je pense qu’il faut bien
prendre le temps de les mesurer, les soupeser, prendre conscience de leur
poids, pendant qu’ils passent. Vous en parler prolonge en tout cas celui-ci.
Quelques mots sur cette dernière auberge de jeunesse que
j’ai quittée ce matin. Ma chambre : 12 lits, tous occupés, 3 filles et 9
garçons, une odeur perpétuelle de petits pieds, ou parfois de parfum très fort
– je ne saurais choisir le moindre mal -, s’endormir au son du boom-boom du
club d’à côté, se réveiller au son du marteau-piqueur, les drains de douche qui
ne fournissent pas, les lavabos insuffisants… Bref, voyez que je ne suis pas à
envier sur tous les tableaux.
Je vous laisse enfin sur quelques impressions. Je dois me
plonger dans mon guide avant d’arriver à Liverpool, question de prévoir un peu
les prochains jours. Ensuite? York? L’Écosse? Retourner à Bristol? La suite
nous le dira!
En vrac :
Je pourrais prendre un cream tea chaque jour (théière +
scone(s) accompagné(s) de confiture de petits fruits et d’une crème
s’apparentant au beurre, riche et onctueuse).
J’aime que les Anglais disent couramment
« lovely ».
Je ne cesse de m’étonner d’entendre des employés de la
voirie parler avec l’accent British.
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